Je connaissais les moindres recoins de l’asphalte, ses plus minuscules aspérités et bosselures. Mon pied trouvait sans regard les plans sur lesquels prendre appui, quelque soit l’heure, quelque soit la saison et le poids de mon squelette harnaché. Je connaissais les moindres recoins de la ville, ses lampadaires adipeux, ses quartiers faussement aguicheurs, ses rues désertes et sa lumière. Je connaissais les minuscules aspérités des humains restés là, leur entrain et leur ivresse pour magnifier leur corps amochés, sans y parvenir. Je restais parfois là, à les regarder, la nausée au bord des lèvres, et l’ennui sur les sourcils, les regarder pendant des heures crier et chuchoter les joies et les peines d’un quotidien à deux doigts d’être exceptionnel s’il n’était pas enfermé. Je ruminais des remugles aveugles en enfonçant mes ongles dans mes phalanges, et j’entendais dehors les affiches battre sur les murs pour annoncer des bruilleries passées, et des menaces de chambardements politiques à venir, sûrement, les affiches aux moindres recoins.
Je repassais en boucle dans mon esprit la sordide splendeur de l’après-midi sans avoir rien à en dire, attentives aux indices microscopiques que j’aurais pu récolter sans m’en rendre compte. Mais il n’y avait rien à en tirer que de l’immédiat et je rentrais répondre aux sommations des vivants m’enjoignant à ne pas trop m’éloigner des canons révolutionnaires et des modèles occidentaux à la gloire d’une vie rapide et criarde, déjà gagnante, repue de s’asphyxier de sa propre fumée, dans les résonnances d’une critique par l’absurde et habituelle.
Je ne voyais rien de plus à essorer de l’ennui du tumulte. Rien, pas une poussière à se mettre sous la dent, rien que ce sentiment de vide dont je n’arrivais pas à me défaire, et ma propre présence déjà trop dense. Les mots m’échappaient pour parler de ce que j’avais presque vécu et j’en revenais sans cesse à la gloire passée d’un amour fou dont il n’y avait plus grand chose à dire. Je ressassais les interminables conduits nerveux de mon esprit embrumé par les penseurs du siècle dernier, qui eux aussi avaient déjà donné leur dernière goutte à essorer, qui eux non plus n’avaient plus rien à ajouter. Je tentais de me raccrocher en vain au mouvement du vide, au souvenir des jours meilleurs, comme je me l’étais promis, je tirais le bilan des personnages et de leurs relations inexistantes, sans satiété, sans réconfort. Je contemplais le vide qui m’avait suivi d’un bout du monde à l’autre, qui m’avait réduite au silence face à toutes les aspérités de tous les asphaltes et des affiches. De quel siècle pouvais-je bien parler si ce n’est de celui qui était à venir, qui précisément n’était pas encore arrivé. Comment aurais-je pu parler, avec mon imagination de racine, de ce qui restait à faire ? Qui aurais-je pu continuer à singer pour me rassurer de l’horreur connue, en comparaison du vide à venir ?
Je cherchais dans les tactiques disponibles de quoi clore le lien ténu qui me reliait encore à ceux qui frôlent l’extraordinaire, n’en faire plus ni des objets ni des amis. Les rendre à leur liberté et retrouver la mienne dans des descriptions de paysages inexistants. Seule, désespérément seule face à la complexité de la foule, seule, simplement seule parce qu’incapable d’assumer cette solitude qui me poursuit. Sans écho aux odeurs, sans écho aux tentures, sans mention des animaux ni des bananiers. Sans histoire. Une vie de vide, comme une vie de voyelle, dans l’arrière-plan des écritures impénétrables du vieux monde. Sans histoire. Raccrochée au sens de l’absence, parfois réconciliée par le romanesque de l’impossible à des histoires d’ailleurs, aux personnages oniriques ou réels, suivant que je les aime ou que je les connaisse. Ralliée aux repères effacés, aux réflexes d’un autre temps, imprégnée d’automatismes inadéquats, mécanismes de survie dans ce monde ci, je tempête dans les ressacs de ma tempérance, enfiévrée et tentant de suivre la main de l’artisan sans jamais accepter de capituler sous la pression aquatique de l’univers, arcboutée sur des principes confucianistes qui auraient du me faire croire que tout cela fonctionnait. Le bruit du réfrigérateur, un grincement, un bourdonnement et les valises ouvertes et vides au milieu de la pièce.