Et là, tout à coup, l’impossibilité à être ici. Le vertige géographique me reprend, nausées espacées, grippe toponymique, je délire sur les espaces éclatés de ma vie, d’un bout du monde à l’autre, sans bien savoir à où je suis. En ce début de février d’année impaire, sous la lumière blanche, je me sens à nouveau démembrée par la carte du monde.
Là-bas s’est déjà refermé comme une coquille intacte, inaccessible, opaque. Images fixes, décors déformés par le souvenir et visages en train de s’effacer, plus de sons, plus aucune raison d’y retourner. Déjà un ailleurs inatteignable, exotique et flou, imaginé à travers les vapeurs touffues et le trouble de l’air humide et chaud. Images fabuleuses qui me tourmentent et me condamnent aux éternelles douleurs du retour. Ce retour impossible qui me brise et me déchiquète encore et toujours, dans le purgatoire des aéroports.
Et cet ici, cet ici maudit qui m’enveloppe, totalitaire, de chacun de ses atomes qui se collent gluants à ma peau hérissée de frissons. Hérisson de gouttière, je traine et m’aplatis dans des bruits mous de chambre à airs, rentrant les épaules sous la bassesse du ciel et trainant mes pattes emmitouflées sur le goudron désert.
Impossible de faire quoi que ce soit. Je ne sais pas si j’ai trop chaud ou trop froid. Je mange sans faim des nourritures fades, j’absorbe liquide et solide sans ruer dans les brancards, je visite des gens que j’écoute patiemment dévider leurs démons, leurs perversités et leurs passions devant un verre, un repas, une table où poser nos coudes pendant le déversoir des aliénations et cauchemars. Il me tarde toujours de rentrer chez moi, de ne plus voir personne, et une fois que je suis terrée, je tourne en rond, je flaire les odeurs ramenées, grignote des biscuits exotiques en sirotant du thé trop chaud et amer. Et je fume des cigarettes. Je fume des cigarettes. Je fume des cigarettes. Je remplis le cendrier de ces longs filtres bleus argentés, qui fument encore, au milieu des cendres gris foncé. Je passe de la cuisine au bureau, du bureau à la cuisine. Un détour par la chambre. Je m’allonge, me relève, consulte l’heure, la liste urgente des choses à faire, mais rien à faire, je tourne en rond.
Les papiers s’entassent, les livres s’empilent, la vaisselle trainasse et les habits jonchent le sol. Je lis les nouvelles pour la troisième fois de la journée. Il ne s’est toujours rien passé. Je m’épuise. Je n’arrive à rien faire. J’ai trop chaud. J’ai trop froid. Je ne sais pas très bien quel jour on est, ni à quelle vitesse le temps est censé passer. Aujourd’hui, pas de courrier. Des bibelots trainent sur mon bureau, au cas où des amis de passage passeraient. Mais je m’obstine à ne pas répondre aux sonneries diverses et variées, je suis indisponible, veuillez repasser plus tard. Et les bibelots s’entassent et les paperasses. J’ai sorti tous les documents importants pour traiter toutes ces affaires importantes dans le respect des délais et des consignes que j’essaie d’appliquer automatiquement. Mais rien ne vient, pas d’idée, pas de formules clés en main pour pallier mon absence temporaire, mon indisponibilité de circonstances. Je me suis mis aux abonnés absents, tout discrètement. Je fume une cigarette 555, qui me fait frissonner. Son goût un peu parfumé m’écoeure, et toutes les odeurs se mélangent, le jasmin, le cendrier, le lys et la lessive, le chauffage électrique et le 1° arrondissement, et même l’ordinateur et son plastique agressif m’écoeure et m’assomme. La lumière fade qui entre par la fenêtre rampe misérable en rasant les murs, le paysage inchangé depuis toutes ces années se tient gauchement à sa place, le fatras sur la cheminée et la nuit qui s’apprête à tomber dans un bruit mou. Le déjeuner au soleil n’a pas suffit à me revigorer et je me sens toute aplatie, dégonflée. J’incrimine Marseille et sa médiocrité en sachant que dans un jour, un mois, une année, elle m’aura déjà repris dans ses filets, dans son urgence et sa saleté malicieuse, et je la boirai délicieuse en me souvenant à moitié d’un ailleurs effacé, juste une sensation, une impression vague d’avoir été autre chose, à un moment donné, quelque part au monde autre chose.
Mais pour l’heure, je suis dans le bardo du nulle part. Là-bas n’existe plus et ici pas encore. Je dois patienter dans l’inexistant et le vide. Tenir en apesanteur dans les cages de l’ubiquité. Là-bas est encore là. Je ne peux plus souvenir exactement, ni des visages, ni des sons, mais mon corps se souvient encore de ces sensations électriques, de cette joie intense et diffuse, de cette soif du monde et de cette excitation face à la densité de l’humanité. Le reste s’efface, reste l’électricité dans mes veines qui n’a plus où s’échapper et fait des courts-circuits dans mon esprit tourmenté. Je dois patienter. Attendre que la tendre vie de cette ville me reprenne à son bord et à nouveau me déborde, m’enlace et me noie dans les plaisirs immédiats de la folie insolée.
En attendant, je manigance des projets et rêveries qui me ramèneraient là-bas, où à nouveau étrangère, comme une éternelle première fois, je garderais les yeux grands ouverts sur l’élasticité du monde, à l’abri des colères rances, et des trop vieilles fractures, je dessinerais de nouvelles cicatrices qui m’aideront à me souvenir de la douleur du retour, de la douleur pour toujours, le prix à payer pour une ubiquité que j’accepte volontiers.