Je déborde.
Je roule ma houle dans des buissons d’écume.
Je renifle les odeurs d’essence dans les moteurs des bateaux, je remue à vous donner la nausée. J’agite les voiles de vos poulaillers. Je grisaille dans les reflets d’essence, j’excite les gabians en faisant bruisser mes remugles de poissons ballonnés. Je recrache des carcasses d’oursins en attendant la prochaine tempête qui me déchirera les viscères.
Quand vos barques me sillonnent, j’attends l’occasion d’un naufrage. Je remue en dessous quand ma surface mime le calme plat.
Je suis la mer qui prend l’eau, qui déraille, la baille qui goutte à goutte à la sortie de vos égouts, je reflète vos béances et vous engloutis.
Je suis liquide, visqueuse, emplie d’une colère solaire qui vous aveugle.
Je tangue, alanguie dans les débris des vaisseaux, je ne m’apaise que le temps de laisser les poissons reprendre leur respiration. Ensuite, je rallume les lumières et branche l’électricité.
Tout l’océan tressaille d’excitation, de cette brûlure dans les vagues, tapie sur le sable. Je gançaille électrique, ivre de mes propres liquides, étêtée. Hydre sans tête, tournant à l’hydro-électrique, je bats aux rythmes du monde. Je respire, me gonfle tantôt d’orgueil, tantôt de plénitude. Me dégonfle d’une marée invisible.
Je bats le rythme du monde. Liquide. Je donne la pulsation au creux des veines du monde. Liquide. Je bats et j’assourdis. J’absorbe et dilue les coups. Je bois les coups de grisous du monde et les gorgées d’immonde.
Je lave, je rince de mon sel qui dévore le plastique, les peintures et les chaires. Je délave jusqu’à ce que ma grisaille argentée absorbe toutes les couleurs. Aveuglée, j’indistingue, je déclasse, je liquéfie. Jusque dans mes flaques, j’absorbe sans absoudre.
Éponges, méfiez-vous que je ne vous engorge.
Éponges, au garde-à-vous ! pour ne pas vous faire les ventres mous de la mer.
Éponges, retenez-vous. Vous ne serez jamais assez amples.
Éponges, pleurez toutes les larmes de votre corps d’éponge. Je serai là pour les cueillir, les boire et faire des trainées de tristesse argentée au creux de mes vagues.
Mais non, n’ayez crainte, elles deviendront colère.
Nous deviendrons vaisseaux, sans forme, sans vase-clos.
Nous remuerons à l’infini, moi et les larmes des éponges.
19 mai 2023