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Aplatie

Je m’aplatis sous la table. Je fais pivoter mes épaules sur leurs axes de synovie et de cartilage, je force les gonds des mes articulations au plus proche de la rupture pour les faire rouler de manière à m’encastrer sous la table. Je m’enfouis entre les quatre pieds métalliques pour m’aplatir. Malgré mes contorsions sauvages, mon corps ne rentre pas dans l’espace confiné, où la chaleur se masse en buée, alors j’aplatis plus fort, je pèse de tout mon poids sur la pesanteur pour que ma colonne vertébrale rejoigne le sol à travers mon ventre. Je ploie la nuque dans des bruits de plume surchauffés. Je souffle et grince, je m’exténue à m’aplatir en crachant de grandes langues de flammes dont j’espère encore qu’elles suffisent à exprimer ma colère.

Quand je suis toute entière sous la table, j’inspecte la situation générale : suis-je assez plate pour être lisible ? Obnubilée par les deux dimensions, je contrôle sévèrement les environs. Que tout s’aplatisse au son de ma voix grondante. Je récuse ma voix fluette d’anglophone pour mieux rugir mes imprécations d’aplatissement. Que la moindre poussière abandonne l’idée d’épaisseur, qu’elles soient toutes réduites à figurer sur la page d’un livre. Je me plombe le moral avec épuisement pour rejoindre les lettres au plomb qui durcissent les pages des miscellanées que je vénère en exemple. Le texte comme une immense usine à aplatir, la réduction à deux dimensions, et mon corps coincé entre les pages, la tête sous la ligne de base, et les ambages des caractères à jambes, tout l’empattement de la casse pour conjurer la crasse de mon corps. Je me mets à plat dans l’espoir de recevoir un pli, mais rien, rien, et je continue à m’aplatir. Complètement à plat, guettant ton désir qui ne vient pas, mon désir qui reste lettre morte, que je contiens dans l’espace rétréci du texte.

Enfermée dans ma fascination de l’écrit, je souffle des mots censés me donner de l’épaisseur, de la contenance, de la chaleur, je m’entête à croire bruyamment au pouvoir du texte. Je veux être lisible. Je veux m’aplatir jusqu’à pouvoir te signifier mon désir. Je retiens mon souffle, aspire mes joues, tire la peau de mon front, la peau de mes coudes, la peau de mes dents, je me tapis, le nez au ras du sol, prête à renifler le moindre indice de jouissance. Je me fonds dans le sol, immobile, je m’étale, je me grandis en deux dimensions, je dégouline des livres, je répands ma compulsion textuelle sur le pavé, me sens flaque à en mourir, la flaque qui, bien plate, reflète ton visage.

Qu’est-ce que tu veux ? Je peux presque tout te montrer. Une fois à plat, je peux décliner les milles et un êtres, les ceci, les cela et le reste. Je peux t’offrir la colère, le rire, la joie, la peur, l’intellect, des géographies insondables, des discours d’inappropriés, de l’assurance pour pharaon, des empires de souffrance ou de jouissance, des amours insoupçonnés, des villes entières remplies de martinets, des décors maritimes emplies de créatures soyeuses, des longues marches inondées d’insectes amis, des déclarations de fureur, des coups de griffes, des beautés du monde, et des idées oblongues, te montrer l’au-delà de l’hétérosexualité, peut-être, et l’amour-haine des mauvais.es garçon.nes, les gentillesses infinies des fous filants intergalactiques que je badigeonne de tendresse, des villes écumantes, fumantes, hurlantes, dévorantes, et les espaces vides au-dessus des nuages, au-delà de la l’horizon.

Accepte l’impression, et je te montrerai tout ça. Accepte mes deux pauvres dimensions, et je t’emmènerai au-delà de tout ce que tu as déjà pu penser. Laisse-moi prendre ta main sur le papier, accepte l’inapproprié et viens, on file vivre le monde puissance mille, on file le faire résonner, le faire vrombir, le faire vaciller, juste en ouvrant grands nos yeux. On a ta douceur comme parachute, et ma noirceur pour percer les murs, on a le langage de la marge pour nous emmener dans les firmaments de l’étrange, dans l’épaisseur de la vie et de la jouissance.

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