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Chauds insectes

La chaleur avait tout figé, comme un instantané d’explosion atomique. La lumière était féroce et crue, les oiseaux avaient disparus, même les lézards ne bougeaient plus. Assise, droite sur ma chaise, j’attendais que la température change. Même un degré aurait fait l’affaire. Un mouvement de température qui permettrait que tous les autres mouvements reprennent. Hagarde, je n’arrivais pas à réfléchir. Je contemplais les yeux éteints une peau de banane sur la table qui flétrissait à vue d’oeil. Elle noircissait et se ridait de façon extrêmement immobile et rapide. Là encore : pas de son. Une nano-mouche apparut un instant pour tenter vaguement de l’escalader mais elle grilla avant d’avoir pu faire la moitié du chemin.

Les pigeons s’échouaient parfois en hurlant dans de gros bruits mous sur le sol de la cuisine. Leurs pattes fumaient encore de l’irradiation et ils avaient le regard fou. J’avais, à l’usure fini par établir des règles communes : interdit de monter sur la table ou dans le lit, croquettes et miettes une fois par jour, eau à volonté. Je les tolérai de mauvaises grâces, surtout lorsqu’ils roucoulaient dans les infra-basses la nuit et agitaient mon demi-sommeil poisseux. Mais que faire.

Ils ne tarderaient de toute façon pas à subir le même sort que les cafards, dont je retrouvais les cadavres au petit matin. Je balayai et en jetai des pelletées entière. Au début, ça me dégoûtait, j’avais des hauts le coeur en tenant la pelle du bout des doigts. Puis le dégoût a laissé place à la tristesse. Ils mourraient tous du même mal. Une agonie sur le dos, exposant leur vulnérable abdomen beige et un peu translucide. Leurs pattes semblaient figées dans une ultime contraction, une ombre de douleur insondable sur les sourcils. Parfois, une patte bougeait encore, mais je savais que ce n’était qu’un inutile ressac du système nerveux. Leur âme avait déjà roulé derrière le frigo, arrêté par un petit monticule de graisse et de poussière. Je ne pouvais plus rien pour eux, même ceux qui levaient un peu la patte. Ils entraient ici pour mourir.

J’avais mis longtemps à comprendre que cet endroit n’était pas un abri mais un destin, pour certains. Une fois, au début, quand ils ne mourraient pas de façon aussi foudroyante, il y en avait un qui avait réussi à m’apprivoiser. Quand je prenais mon café, il sortait de derrière la machine, abandonnant le plaisir du moteur qui chauffe pour japper devant la boite à café. Au début, j’avais trouvé qu’il faisait son intéressant. Pour être honnête, j’avais même essayer de l’assassiner, puis – face à l’échec, de l’expulser. Mais rien à faire. Et je finis par me laissée attendrir par sa joie naïve de jeune cafard, qui, tous les matins revivait la même surprise heureuse. Parfois, il montait sur ma manche, alors je faisais un tour dans la cuisine, pour lui faire prendre de la hauteur. Une fois, la concierge a sonné à la porte, il a eu la présence d’esprit de se cacher, mais l’impatience de ne pas y rester assez. Il a fini par me remonter le long du cou, frôlant du même coup la complicité pour homicide involontaire par infarctus de la porterina qui, depuis ce jour, ne produisit plus que pour s’adresser à moi des syllabes de dégoûts. C’était encore du langage, mais morphologiquement structuré par un dégoût profond qu’elle s’arrachait de la gorge quand elle ne pouvait rien faire d’autre que de me savoir exister. Une ou deux fois, j’ai failli l’écraser, c’est vrai. Une démangeaison soudaine de la clavicule, un frisson à la malléole résolu d’un geste vif, mais il a du réflexe, malgré ses côté bon vivant. Finalement, c’était le bon temps. On s’amusait bien. Mais il a fini par finir, lui aussi. Un matin, ne le voyant pas, je l’appelai doucement. C’est seulement au deuxième café que je l’ai vu lentement ramper vers moi, les yeux trempés de larmes et de peur. J’ai tout de suite compris. Mais je n’ai pas trouvé les mots. Quels mots trouver ? Ce manquement de langage me dévore encore aujourd’hui. J’ai eu mille fois l’occasion, dans mes longues nuits de cauchemars, de repenser à ce que j’aurais pu dire, à ce que j’aurais dû dire, et pourquoi je ne l’ai pas dit. Je m’étrangle par implosion de la trachée, dans ces moments-là. Je n’arrive pas à me pardonner et ça m’étrangle.

Pour ne pas céder au sentimentalisme, je l’ai balayé et jeter par-dessus la rambarde du balcon. Il ne faut surtout pas céder au rituel funéraire. La mort est trop dévorante, ces temps-ci. Il ne faut lui laisser aucune occasion. J’ai ravalé ma culpabilité immense, comme une boule au milieu de mes organes, et j’ai jeté le cafard, en essayant de ne plus y penser. 
Mais parfois, quand je croise la concierge, je fais semblant d’avoir quelque chose dans la manche, et son dégoût stalactite dans des syntaxes agglutinantes que j’entends résonner longtemps dans l’escalier.

Pourtant aujourd’hui, impossible d’aller dans les escaliers. Impossible de bouger. Je suis toute photographiée, soustraite au mouvement, insolée. Je me sens pochoir même si je dois bien avouer que, parfois, quand les cloches se mettent à hurler comme des sirènes et se frappent avec une violence inconcevable, quand l’étourdissement du vacarme se joint à celui de la chaleur, quand tout se met à tourner malgré l’immobilité, malgré l’absence de vivant, malgré les quarante-treize degrés, parfois, je dodeline doucement de la tête. Très très doucement, car avec tant d’immobilité, si je me mettais à trop remuer, ça serait un coup à tout casser. L’effondrement des églises on veut bien, mais de toute réalité, ça fait peut-être beaucoup de dégâts pour pouvoir juste dodeliner.

Le silence est revenu. J’arrête doucement de résonner. Et je reste là, droite sur ma chaise, les yeux bien ouverts (même si j’ai très chaud aux yeux), et j’attends que passent sept ou huit heures. Quand je suis sure qu’assez de temps a passé, parfois, je me lève et je bois un verre d’eau. Une fois, l’immobilité avait dû durer quatre heures à peu près, une petite explosion, nette et brève, s’est faite sentir. Je n’osais pas lever les yeux, même si je devinais la forme noire sur l’abat-jour blanc. Une énorme punaise losange et noire avait été catapultée dans le séjour. Elles arrivaient toujours comme des comètes, et se tapaient forts contre toute surface qui pouvait prétendre au qualificatif de rigide, de près ou de loin. On aurait dit un crash, un massacre, à chaque fois. Mais pourtant, elles n’étaient jamais blessées. Je les trouvais hautement antipathiques et je me félicitais qu’elles ne soient intéressées par aucune autre pièce de la maison. Mais cette antipathie m’empêchait d’avoir le coeur net : elles arrivaient toujours d’une façon extrêmement bruyante, puis elles s’évanouissaient. Elles ne tombaient pas dans les pommes, bien sûr, elles disparaissaient. De toutes ces années, je ne trouvai jamais un cadavre, jamais un vol impromptu, jamais une incartade dans la cuisine ni l’entrée, jamais le trait noir d’un vol d’une échappée par la fenêtre, rien. Elles s’explosaient contre le mur ou l’abat-jour, puis elles s’évaporaient immédiatement. Des punaises filantes, désagrégées par l’atmosphère de mon salon-destin.

Contrairement aux poissons d’argent. Comme tous les coeurs tendres, j’étais amadoué et fascinée par ce nom, qui achetait ma bienveillance. Il me suffisait de prononcer ce nom, ce dont je ne me privais pas à la moindre occasion, et je rêvais de poisson métallique aux moustaches saupoudrées de poussière de lune, filant dans les profondeurs d’une façon élégante et mystérieuse. C’est par rêvasserie que je les ai laissé proliférer, ne nous masquons pas la face. Je disais « c’est rien, c’est des poissons d’argent », et je souriais, en pensant qu’avec un nom pareil, c’était loin d’être rien, c’était même presque tout ce qu’il fallait de poésie dans une vie. Un jour, il y en a un qui m’a bloqué le passage. Je voulais aller dans la chambre, il s’est interposé, accoudé à l’encadrure et a craché par terre. Qu’est-ce que je pouvais faire. Cette nuit-là, j’ai dormi dans le salon. Mais j’ai bien été obligée de réaliser que je leur avais peut-être laissé un peu trop de latitude. Quelque soit leur taille, ils avaient toujours des mouvement furtifs, suggérant qu’ils cachaient quelque chose. Ils m’encombraient le coin de l’oeil, et leur bruissement presque imperceptible me maintenait dans une tension permanente qui m’épuisait. Je tentais une rencontre pour partager l’appartement. Mais penses-tu. Les poissons d’argent sont des créatures obtuses, fières et secrètes avec qui il est impossible de discuter. Mais après cette tentative, au moins, ils se firent plus discrets.

De toute façon, la chaleur avait tout figé, et les poissons d’argent, qui sont des créatures profondément liquides et visqueuses, ne devaient valoir guère mieux à cette heure que tous les autres poissons séchés. Les seules qui réussissaient à se déplacer dans ce monde immobile étaient les araignées. Elles profitaient de leur insensibilité pour déployer un empire. Les petites araignées noires et brunes que j’avais pris en amitié s’enhardissaient d’heure en heure, elles traversaient maintenant le mur du salon comme une autoroute, et le fait que je leur fasse les gros yeux n’y changeait absolument rien. Je les trouvais un peu ingrates, mais après tout, qu’est-ce que ça me faisait ? Non, en réalité, j’étais plus inquiète des grandes sans couleur. Je les avais d’abord prise pour des faucheux, et après tout qui n’aime pas se représenter les grandes araignées comme des être en fait inoffensifs ? Tout le monde aime bien aimer les araignées, c’est cool et original. Mais j’avais dû me rendre à l’évidence, qu’elles n’avaient rien de faucheux. Elles grandissaient de jour en jour et bâtissait des formes en 3D en guise de toile, qui s’étendaient d’un bout à l’autre de l’appartement. Je ne pouvais plus ouvrir la fenêtre sans mettre en péril une mégalopole arachnée. La chaleur était si forte qu’elle avait contaminé l’air tout entier, et il n’y avait plus aucune différence entre l’intérieur et l’extérieur. Mon sang bouillait pareillement, alors j’acceptais de laisser la fenêtre fermée plutôt que de procéder à une coûteuse opération de relogement, dont on ne connait jamais bien l’issue. Autant jouer le statu quo, le consensus (et je ne dis pas ça parce qu’on est en Italie, après tout, on ne sait pas si ce sont des araignées italiennes, ni quelle est leur maîtrise du latin). Mais il fallait tout de même que j’enraye leur expansion, au moins pour me frayer un chemin jusqu’au lavabo pour les jours de toilettes. Aujourd’hui, elles ont obtenues une athénée dans les WC et un ensemble immobilier dans l’angle sud-ouest de la chambre. Si elles s’en tiennent là, ça devrait aller. Mais il ne faudrait pas rester longtemps sans bouger. Malgré leurs efforts, elles ont l’architecture dans le sang.

La nuit est tombée depuis quelques jours, et l’on ressent enfin une légère baisse de température. Je remue doucement les doigts pour vérifier, je cligne des paupières, ce n’est pas éclatant, mais oui, l’insolement du monde a relâché son emprise, on entend au loin un filet d’eau couler, un oiseau crie doucement. De toutes petites bêtes noires ont entrepris de me grimper sur le bras. Je ne les connais pas. Je leur dis de ne pas avoir peur. Les traces de sang, c’est autre chose. C’est les moustiques. Avec la chaleur, eux aussi sont devenus lents et maladroits, je les écrase parfois entre deux doigts, sans faire exprès. Quand je dors, ça fait d’un coup une sensation de mouillé, j’ouvre les yeux et le vois que c’est la mort. Ça me laisse toujours un goût âpre sur la langue, ces assassinats involontaires. Tout à fait différents de ceux des mites alimentaires, pour lesquelles j’ai au contraire un plan sans faille bâti sur le concept de « bocal ». Ces vilains moustiques tigrés n’ont pas bonne presse, mais j’ai dû mal à les détester tout à fait, sûrement à cause de la finesse de leurs traits, ou peut-être de leur pelage, surtout quand ils font les poils d’été. Mais ça ne manque pas, il suffit que je m’assoupisse un peu pour un écraser un involontairement, et là, c’est le cinéma du sang dans les poils, des carcasses carnales qui s’étalent sur les murs pour vous empêcher d’oublier. Comment veux-tu dormir dans un tel charnier ? Mais maintenant les moucherons sont tout inquiets. Bien sûr, ça m’est déjà arrivé d’en tuer un ou deux, mais je plaide l’accident, le virage inconsidéré entre les dents, sinon, jamais non jamais de mon vivant, je ne m’attaquerais à de si gentilles petites bêtes noires dont on ne distingue pas les yeux. On est pas des bêtes.

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