8 heures moins le quart, j’arrive au bar.
Une angoisse moite m’tombe sur l’colbac.
J’attrape l’comptoir qui me détrousse
Le bruit m’étouffe, déjà la frousse
La porte grince, mes genoux claquent
Le gin me rince et me brûle le clap’
8 heures un quart, déjà déquerre
Les chiens aboient, je reprends un verre
Une égérie figure de proue
Enfourche le zinc et puis s’ébroue
Le dentier jaune les gestes mous
Elle crie, elle tombe, saigne des genoux
9 heures moins le quart, toujours personne
Je dégouline de mon tabouret
Tourments, sueurs, je déraisonne
Quand est-ce que le pire va arriver ?!
Tout se fait attendre, la lumière baisse
Tout mon corps tremble, ça sent la pisse
9 heures et quart, portes verrouillées
Les chiens tremblent, la ville se tait
La ville s’écrase. Silences et peurs
Tension-poison dans mes artères
La nuque raidie par la frayeur
Un cri d’alarme, je brise mon verre
10 heures moins le quart, les portes cèdent
La Camarde entre, ses larbins l’aident
Jettent un tapis fait de cadavres
De révérences et de grimaces
La Guerre arrive sans étendards
Portée par ses esclaves-cafards
10 heures et quart, je déboulonne
engrenages et gaz au carbone
tous les pochards sont éventrés
l’alcool macère dans les charniers
la ville mugit d’atrocité
La Guerre ricane et veut danser
11 heures moins le quart, les fusils chantent
le clairon sonne, la chair est tendre
Soldat de boue plante dans un ventre
Sa baïonnette et pousse la détente
Bombardement éclair zébrure
Mon front transpire collé au mur
11 heures et quart, il fait trop nuit
Fusillade gaie dans un doux bruit
La Guerre pelote le peloton
S’envoie en l’air, baise les troufions
Tire au hasard pour un amant
C’est la Camarde qui répond
Au jeu des têtes donne l’as de cœur
La Camarde joue toute sa rancœur
La Guerre la laisse sur le carreau
Choisit le pique pour la douleur
Rafle les têtes embaume les corps
A minuit pile je suis tous mort !