Je voudrais mourir au soleil.
Surtout ça. Baigner mes derniers instants dans une chaleur écrasante, les yeux éblouis, la peau qui chauffe et le goudron qui me brûle le dos. Le reste… Le reste, peu importe comment il se déroule exactement.
Je peux bien avoir fait le tour du monde, mille choses incroyables, avoir été tout et son contraire, vivre mille vies, tant que je puisse mourir au soleil.
Je veux bien avoir vécu dans des villes froides, pluvieuses et grises, dans des retraites d’ermites impassibles sur les toits du monde dans l’immobilité totale pendant des jours et des jours qui s’écoulent lentement. Avoir travaillé. Être contemplative. Brûler ma vie comme un papillon de nuit aux lumières de la ville. Courir après l’ennui. Descendre plus au Sud, dans des villes fourmillantes et bruyantes, saturées. Aller encore plus au Sud, sur des terres arides et désolées où les femmes sont habillées en noir, où seuls les insectes font du bruit dans des plaines au silence bourdonnant. Le Portugal, au bord de l’Océan. Vivre dans des villages de pêche où il ne se passe tellement rien que tout est événement. Traverser les déserts de l’Aragon pour me perdre et m’étourdir à Barcelone la gigantesque. Descendre plus au Sud, plus au centre pour connaître Madrid, qui a des airs de puissance. Vivre plusieurs années à Madrid. Ou encore plus au Sud, en Andalousie, à Séville. Et même, continuer et traverser cette putain de Méditerranée. La mer. La couper et connaître Alger. Alger la Blanche, ce qu’elle est et ce qu’elle n’a pas été, sauf dans mon imagination, dans ma proto-histoire. Connaître les escalators d’Alger. Babel-Oued. Et l’intérieur des terres : Boghary, Miliana, Médéa. Villes au nom de personnages mythologiques, sans faire exprès. Et pourquoi pas descendre encore. Là où je n’ai même pas l’imagination d’aller. Ou bien plus à l’Est, en commençant par l’Italie. M’installer à Gênes pour quelques années, à côté du port. Une petite échoppe par exemple, ou un théâtre. Puis Naples, drapée dans sa folie insolée, debout sur les planches de la rue.
Athènes, ensuite. Athènes blanche et grise, hommage aux colères de l’histoire et du présent. Athènes enflammée et vivante debout sur ses vieilles pierres, ses fondations qui constituent toute l’Europe et le vieux monde. Istanbul ? La Sicile ? Non, Moscou, comme mettre la tête dans une machine à laver et se sentir tout petit, petit… Monter en Sibérie, voir si Volodine y traîne ses pattes et ses plumes. Rencontrer les hommes-oiseaux. La Scandinavie. M’y faire chier dans son calme lisse. À Stockholm, j’aurais un chien avec des poils mi-longs et un petit ami écrivain. Mais qu’est-ce qu’on se fera chier… Berlin, évidemment, même si ça ne sera pas le plus décadent. Je serai universitaire et j’animerai des séminaires qui ne seront même pas subversifs tellement ils seront fréquents. Les cheveux colorés, des moufles et des grosses chaussettes.
Prendre le bateau ou l’avion pour l’Amérique. Traverser enfin ce putain d’Océan pour les grands espaces du Canada et ses gens souriants. New York, l’effroi. Une vie rapide, remplie de plein de travail différents. Me perdre dans ses quartiers inimaginables et indescriptibles, en détestant la littérature d’ici, New York ou en en comprenant enfin la poésie contenue et un peu sale. Sans Fransisco. Serveuse. Le Mexique. Non. Ou alors plutôt visiter lentement l’Amérique du Sud par ses auteurs. Suivre leurs traces dans ces villes incroyables, géantes et toutes rondes, où les évêques lévitent. Secrétaire ou non : plutôt travailler dans un journal bien sûr. Ou une radio. Oui voilà, actrice pour feuilletons radiophoniques. Et puis comme ça, un jour, devoir rentrer sur le vieux continent (on m’aurait découvert un oncle inconnu, aventurier par exemple) et m’installer à Lille. Une semi-dépression permanente et des demi en pression souvent. Un travail pas très passionnant, des amis sympas. Bon. Mais la pluie tout le temps… ça use. À ce moment-là une maison dans les Cévennes. Éloignée de tout et même du temps qui passe. Juste les saisons. Je mangerai des châtaignes et des dattes tout le temps.
Tout ça, et bien plus encore. Tout ça d’accord.
Mais pourvu que je meurs au soleil. Et de préférence en voyant la mer.
22/03/2010